LA SOLIDARITÉ : UN PARADOXE ORGANISATIONNEL

Juin 8, 2020

LA SOLIDARITÉ : UN PARADOXE ORGANISATIONNEL

Juin 8, 2020

There’s no such thing as business ethics; there’s just ethics. 
And ethics makes no concessions for the real or imagined necessities of making a profit.

(Michael Josephson)

Aujourd’hui, les organisations privées opèrent en équilibre, tel un funambule sur un fil tendu. Elles réagissent de façon naturelle aux courants d’air imprévu, à la tension du fil et aux mouvements imparfaits du corps humain. Les organisations doivent être attentives et réactives aux attentes et exigences d’un ensemble complexe de parties prenantes avec des intérêts souvent divergents afin de survivre. L’organisation privée est par nature fragile aux facteurs externes et dépendante de son milieu. Comme un organisme vivant qui suit les directrices de l’évolution darwinienne s’adapte et se transforme pour s’assurer une pérennité. Ainsi, si la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE) fait partie de l’agenda sociale, elle fait inévitablement aussi partie de l’agenda organisationnelle. Plus spécifiquement, la RSE est une approche volontaire dans la gestion des affaires qui reconnaît que les entreprises ont un large éventail de responsabilités éthiques, sociales et environnementales envers plusieurs parties prenantes autres que la maximisation du profit économique pour les investisseurs (Waddock, 2008). En d’autres termes, il existe une tension persistante entre le but lucratif de l’organisation et ses responsabilités envers les autres. 

Les motivations derrières la solidarité organisationnelle sont essentiellement paradoxales, car celle-ci font références à la contribution volontaire de ressources corporatives privées à des objectifs d’intérêt public. Cette pratique se trouve au cœur de l’interface entreprise-société et représente un phénomène qui regorge d’ambiguïté et qui est polémique. Ainsi, la définition de l’acte solidaire corporative se positionne sur un continuum où l’altruisme et le profit se situent aux extrémités (Gautier et Pache, 2015). Plus spécifiquement, cette dualité se traduit par deux besoins organisationnels de base : la différentiation (l’avantage compétitive) et la conformité (légitimité sociale). Comme un adolescent en train de découvrir, la solidarité expose une entreprise privée qui veut, en même temps, être unique, se démarquer et être acceptée ou encore appartenir à une communauté. En effet, les décisions en matière de solidarité organisationnelle sont très probablement conditionnées par l’interaction des codes moraux et éthiques des personnes composant l’organisation (côté altruiste) et de la recherche d’un avantage compétitif (côté stratégique) (Direction, 2003).

D’un côté, les entreprises utilisent les actes solidaires afin d’obtenir un avantage compétitif sur leurs concurrents et de répondre à leurs responsabilités sociales et environnementales (Campbell, 2006). En effet, la solidarité aide à bâtir un caractère corporatif social et responsable qui est de plus en plus recherché par les consommateurs. De plus, son utilisation stratégique permet la création d’une bonne image corporative. D’un autre côté, la solidarité peut être considérée comme une stratégie de légitimation. L’entreprise privée ne peut pas exister dans une situation d’isolement, car elle nécessite d’être en relation continuelle avec la société et la communauté. Ainsi, les entreprises privées sont perçues comme légitimes quand leurs objectifs, leur fonctionnement et leurs impacts sont convergents avec les attentes des parties prenantes (Lindblom, 1994). Étant donné que les organisations consomment des ressources (entre autres naturelles, économiques ou culturelles) qui appartiennent à la société, celle-ci évalue la légitimité de leurs actions.  L’étude de Zaragoza (2020) argumente que la solidarité et la philanthropie corporative sont en étroite relation avec l’idée de « redonner à la communauté ». Conséquemment, les actes solidaires représentent partiellement un outil pour rendre à la société ce qui lui a été pris en guise d’une compensation pour les ressources utilisées.

La prémisse principale de ce raisonnement est que les organisations sont exposées à des pratiques (comme les actes solidaires) qui sont souvent contradictoires, mais nécessaires pour leur réussite (Hoffmann, 2017). Cette réflexion peut s’avérer irritante, puisqu’elle n’offre pas de réponses claires et concises. Par contre, elle nous permet de réaliser que les organisations, comme les individus, ne font pas des choix simples, rationnels et prédictibles. Elles sont aussi fortement influencées par de nombreux dilemmes opérationnels et comportementaux (Davis et al., 2008), entre autres : quelles sont exactement les obligations et responsabilités organisationnelles ? Comment dépenser les ressources dans les actes solidaires ? Quels sont les impacts des actes solidaires ? Dans tous les cas, les actes solidaires sont un excellent point de départ pour comprendre que la société et l’économie sont inextricablement liées et pour continuer à réfléchir au rôle du domaine privé sur le bien-être public.

RÉFÉRENCES
  • Campbell, J. L. (2006). Institutional analysis and the paradox of corporate social responsibility. American Behavioral Scientist, 49(7), 925-938.
  • Davis, G. F., Whitman, M. V., et Zald, M. N. (2006). The responsibility paradox: Multinational firms and global corporate social responsibility. Ross School of Business Paper, (1031).
  • Direction, S. (2003). Shell discovers the paradox of CSR: How can you align CSR theories with organizational realities?.
  • Gautier, A. et Pache, A. (2015). Research on Corporate Philanthropy: A Review and Assessment. Journal of Business Ethics, 126(3), 343‑369.
  • Hoffmann, J. (2018). Talking into (non) existence: Denying or constituting paradoxes of Corporate Social Responsibility. Human Relations, 71(5), 668-691.
  • Lindblom, C. K. (1994). The implications of organizational legitimacy for corporate social performance and disclosure. Dans Critical Perspectives on Accounting Conference, New York, 1994.
  • Waddock, S. (2008). Corporate philanthropy. Encyclopedia of Business Ethics and Society, 487-492. SAGE Publications, Inc.
  • Zaragoza, D. (2020). Étude exploratoire sur les déterminants de la philanthropie corporative réalisée dans l’industrie touristique : le cas de Montréal. Projet de mémoire – UQAM.

Un article de David Zaragoza Sánchez