LA SOLIDARITÉ DANS L’ENTREPRISE DU TOURISME

Juin 16, 2020

LA SOLIDARITÉ DANS L’ENTREPRISE DU TOURISME

Juin 16, 2020

I- LA RELATION SPÉCIFIQUE ENTRETENUE ENTRE L’INDUSTRIE TOURISTIQUE ET LES ENVIRONNEMENTS NATURELS ET SOCIOCULTURELS DES TERRITOIRES

Le tourisme est une activité au poids économique important, également marquée, selon les derniers chiffres de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT), par une évolution constante et particulièrement rapide à l’échelle mondiale. Si le tourisme peut se positionner comme un outil de développement local efficace pour de nombreux territoires, mal orchestré il peut engendrer de nombreux impacts négatifs capables d’entraver cette dynamique. Certaines formes de tourisme, et notamment le tourisme de masse, sont ainsi remises en cause depuis plusieurs années pour les effets pervers qu’elles peuvent avoir sur les différents milieux d’accueil : pollution et dégradation des environnements naturels, inégalités d’accès aux ressources pour les populations locales, répartition inégale des recettes touristiques, phénomène d’acculturation… Les exemples qui illustrent la problématique sont nombreux.

Pourtant, la particularité de l’industrie touristique concerne justement le rapport qu’elle entretient avec les ressources environnementales et socioculturelles de ces territoires. Qu’offre-t-on en effet à nos clientèles de voyageurs ? La promesse de s’évader en découvrant de nouveaux paysages, de nouvelles cultures… Celle de vivre une expérience mémorable éloignée d’une routine quotidienne devenue parfois pesante. Cependant si on ne préserve pas cette ressource qui constitue pourtant l’essence même de notre activité, comment peut-on assurer un avenir viable à notre industrie ? Comment vanter la richesse des paysages et des environnements naturels d’une destination sans contribuer à leur protection ? Comment prôner l’ouverture culturelle et la découverte de l’autre à nos voyageurs si les communautés locales sont écartées de la dynamique ?

II- DES FORMES ALTERNATIVES DE TOURISME POUR MIEUX RÉPONDRE AUX ENJEUX ACTUELS DE DÉVELOPPEMENT DURABLE DE L’INDUSTRIE

Pour contrer ce phénomène et apporter des réponses stratégiques à ces questionnements, on peut voir aujourd’hui des formes alternatives de tourisme se développer un peu partout dans le monde. On parle alors de tourisme responsable, solidaire, social, équitable, communautaire… Ce qu’on propose ici au voyageur, c’est de sortir de la chaîne traditionnelle du tourisme en privilégiant des offres plus respectueuses des milieux d’accueil. Ces formules alternatives sont orientées sur la recherche d’une répartition plus équitable des retombées socioéconomiques pour les communautés hôtes, alors mieux impliquées dans les projets touristiques développés sur leur territoire. Ces initiatives ont été guidées à l’origine par l’élaboration de chartes et de codes comme la Charte Mondiale du Tourisme Durable ou le Code Mondial d’Éthique du Tourisme pour n’en citer que deux, et valorisées aujourd’hui par la mise en place de divers labels et certifications dans le secteur.

Cette vision alternative du développement touristique beaucoup plus axée sur le communautarisme rejoint les principes fondamentaux de l’économie sociale et solidaire, portée notamment par les milieux associatifs et plus largement les ONG qui coopèrent avec différents professionnels de l’industrie. La solidarité est ainsi intégrée par l’industrie du tourisme avec pour fil conducteur l’idée de replacer l’humain au cœur des décisions économiques tout en prenant conscience des impacts environnementaux liés à la pratique de cette activité. Cette vision nécessite un ancrage local important dans chacun des territoires concernés et une forte coopération entre des acteurs aux intérêts divers (voyagistes, organismes de gestion de destination, associations locales, ONG, structures d’hébergement, restaurateurs, services de transport…) mais qui partagent un socle de valeurs communes.

III- COMMENT PRENDRE PART À L’ACTION SOCIALE ET SOLIDAIRE EN TOURISME ?

Plus concrètement, la solidarité en tourisme peut prendre différentes formes :

  • Elle peut s’inscrire dans le développement de projets touristiques alternatifs menés au sein de différents territoires, centrés sur les échanges directs entre voyageurs et communautés hôtes et qui pourront ensuite être proposés dans les forfaits de tour-opérateurs soutenant la démarche. C’est par exemple le cas pour le tourisme communautaire. Ces projets tendent à lier tourisme et développement local en soutenant la création d’emplois durables et une rémunération équitable des communautés hôtes. Dans cette dynamique, le voyageur peut également choisir de s’investir activement dans un projet d’utilité sociale ou environnementale auquel il adhère à destination (plantation d’arbres, construction d’infrastructures scolaires…), selon des besoins exprimés par les communautés locales, un dernier point particulièrement important. Notons que ce type de formules fonctionnent dans une logique de petite échelle et privilégie des groupes restreints de voyageurs pour limiter les impacts de leur séjour au sein de ces communautés.

  • La solidarité dans le secteur touristique peut également s’opérer par le développement et la contribution à des projets de tourisme social, venant soutenir l’ouverture au tourisme et aux loisirs pour tous. Cette démarche s’inscrit dans la recherche d’un « droit au tourisme » ciblant l’ensemble des groupes sociaux. L’objectif ici est d’offrir à des enfants, des familles issus de milieux plus modestes la possibilité de partir en vacances (développement de villages de vacances, formules de transports plus économiques…). En France la fondation « Je pars, tu pars, il part » œuvre par exemple pour favoriser cet accès aux vacances aux familles les plus démunies. Les projets peuvent également s’orienter sur la question de l’accessibilité physique des lieux et infrastructures touristiques pour une meilleure inclusion des personnes à mobilité réduite par exemple.

  • Le principe de solidarité en tourisme peut également prendre la forme de projets d’insertion sociale menées par des entreprises d’économie sociale et solidaire. Il existe à travers le monde différents types d’établissements touristiques (cafés, restaurants, services traiteurs, etc.) qui œuvrent pour ce type de démarche en proposant des formations rémunérées et des programmes d’insertion aux personnes en situation d’isolement socioprofessionnel. D’autres établissements touristiques d’économie sociale et solidaire choisissent de s’appuyer sur l’aide de personnes bénévoles pour leur fonctionnement à l’interne et redistribuent leurs profits à des organismes caritatifs dédiés à la lutte contre l’isolement social, la pauvreté etc. Encore une fois ici, les possibilités sont nombreuses.

  • À l’échelle de l’entreprise touristique plus « classique » à but lucratif, certaines d’entre-elles interpellées par ces enjeux prennent part à des actions sociales ou environnementales tout en cherchant à demeurer viable économiquement. Cette recherche d’équilibre entre la création de profit et le maintien de la compétitivité tout en étant plus responsable socialement et environnementalement s’inscrit dans ce qu’on appelle plus communément la démarche RSE. Ces entreprises peuvent ainsi réfléchir à ces enjeux dans leur gestion globale en mettant en place des pratiques visant à réduire l’impact écologique de leur activité, veillant au bien-être de leurs salariés et de leurs clientèles ou soutenant durablement leurs fournisseurs. Ces organisations peuvent également s’engager dans des projets associatifs qui les interpellent par leurs valeurs. Elles peuvent par exemple organiser des levées de fond auprès de leurs clientèles pour soutenir financièrement ces projets, ou encore encourager leurs salariés à s’impliquer dans des actions bénévoles. Les organisations les plus larges peuvent aussi choisir de créer leur propre fondation à l’interne et soutenir d’autres causes spécifiques. Les projets que les entreprises touristiques décident d’encourager peuvent être menés à l’étranger : financement d’équipements et d’infrastructures dans certaines communautés, soutien à l’éducation scolaire des enfants, valorisation de l’artisanat autochtone, etc. Mais également dans leur environnement local dans une logique de solidarité de proximité : financer le départ en vacances de familles aux revenus modestes, permettre aux enfants atteints de lourdes maladies de réaliser un de leur souhait…

L’expression de la solidarité en tourisme peut donc prendre plusieurs formes avec de nombreuses possibilités d’engagement et les exemples cités précédemment sont loin d’être exhaustifs. Les grands objectifs de ces engagements solidaires demeurent néanmoins similaires : replacer les communautés locales au cœur du processus, privilégier les circuits courts et locaux, préserver les environnements naturels en impliquant les résidents, mais aussi appeler à l’engagement du consommateur-touriste. Dans l’industrie du voyage, il va de soi que le visiteur doit également être sensibilisé sur les comportements appropriés à avoir au cours de son séjour, à la fois en termes de respect des communautés locales et de leur patrimoine culturel, mais également sur la préservation des milieux naturels. Ce dernier point constitue encore un enjeu de taille aujourd’hui dans la mesure où l’engagement du touriste est complexifié par la durée limitée de son séjour, et ainsi par la relation éphémère qu’il entretient avec le territoire visité.

IV- QUELQUES ACTEURS CLÉS ŒUVRANT POUR LA DIFFUSION DE LA SOLIDARITÉ EN TOURISME

En France, plusieurs acteurs œuvrent pour la diffusion du tourisme social et solidaire et font office de soutien à leurs membres et aux organisations souhaitant s’engager, tout en fournissant des conseils aux voyageurs intéressés par un changement dans leurs modes de consommation touristique. Voici une liste non exhaustive de ces acteurs :

  • L’UNAT (Union Nationale des Associations de Tourisme) agit en faveur de l’accessibilité aux vacances et au soutien des territoires en regroupant l’ensemble des associations touristiques à but non lucratif œuvrant pour le tourisme social et solidaire. L’organisme accompagne ses membres pour soutenir leurs projets et leur assure une visibilité.

  • L’association ATES (Association pour le Tourisme Équitable et Solidaire) regroupe plusieurs acteurs qui œuvrent pour le tourisme équitable et solidaire (producteurs de voyages, membres partenaires), gère le label « Garantie tourisme équitable et solidaire » et assure un accompagnement et une visibilité à ses membres.

  • L’association ATR (Agir pour un Tourisme Responsable) réunit en son sein les tour-opérateurs soucieux d’améliorer l’impact de leur activité, accompagne ses membres pour soutenir la cohérence des actions mises en place, gère le label touristique « Ecocert » et contribue à la diffusion des principes du tourisme durable à travers l’organisation d’événements, le soutien à la recherche etc.

  • Le portail Voyageons Autrement diffuse du contenu orienté sur la sensibilisation des voyageurs et communique sur les acteurs du tourisme durable pour leur assurer une meilleure visibilité.

  • L’association ATD (Acteurs du Tourisme Durable) se positionne comme représentant français des différents acteurs du tourisme durable, assure la promotion et la valorisation des initiatives de développement durable de ses membres, les informe et leur offre des formations.

À plus large échelle, l’Organisation Internationale du Tourisme Social (OITS-ISTO) anciennement connue sous le nom de Bureau International du Tourisme Social (BITS) est une association internationale à but non lucratif agissant en faveur de l’accessibilité au tourisme et aux loisirs pour tous. L’OITS soutient également les différentes formes de tourisme alternatif valorisant de façon viable les territoires et l’inclusion de leurs communautés.

V- POURQUOI S’ENGAGER EN TANT QU’ORGANISATION TOURISTIQUE ?

En plus des nombreux impacts positifs que peuvent générer ces actions solidaires sur les différents territoires et leur population, l’engagement des professionnels de l’industrie sur cette voie alternative peut également leur apporter certains avantages notables.

Tel qu’abordé auparavant, les différentes actions sociales et solidaires initiées au sein de ces territoires permettent de contribuer à la protection et à la valorisation des ressources écologiques et socioculturelles alors exploitées par les organisations touristiques. Dans une vision stratégique de long terme, protéger et valoriser ces ressources, c’est assurer un avenir plus viable à notre industrie et à ses entreprises.

Par ailleurs, le fait de s’engager sur la voie de l’action sociale et solidaire peut assurer aux organisations une certaine légitimité dans leur environnement institutionnel et leur permettre de valoriser leur image auprès de leurs différentes parties-prenantes. On ne parle pas simplement ici des clientèles de l’organisation, mais également de ses fournisseurs, ou encore de ses employés, qui peuvent développer un fort sentiment d’appartenance et de fierté en travaillant pour une structure qu’ils perçoivent comme engagée et responsable.

Certaines actions entreprises peuvent également être un gage de qualité pour l’expérience touristique offerte aux visiteurs. Le fait de proposer des formules axées sur la rencontre avec les communautés hôtes par les voyagistes, ou de privilégier les circuits courts et les produits locaux en hôtellerie-restauration par exemple, peut contribuer à bonifier l’expérience client.

Soutenir l’action sociale et solidaire en tourisme permettrait également de se munir d’une vision anticipatrice en se montrant à l’écoute de consommateurs de plus en plus tournés sur ces valeurs et souhaitant y prendre part, et ainsi de se différencier sur le marché. Il apparaît difficile en effet aujourd’hui d’ignorer ces enjeux au vu des nombreux débats actuels sur les problématiques de développement durable de notre société.

Pour s’engager efficacement dans des projets de tourisme social et solidaire, il demeure primordial de rejoindre un réseau d’acteurs œuvrant dans ce type de démarche et de privilégier le travail collaboratif. La collaboration au sein d’un réseau permet d’accéder à de nombreuses ressources, de s’informer et de se former, et ainsi de mettre toutes les chances de son côté afin que la démarche entreprise soit efficiente.

Le dernier point et non le moindre : attention à ne pas tomber dans le piège du Green Washing, car de nombreuses dérives existent encore. Les actions sociales et solidaires appuient la légitimité de l’organisation qui s’engage sur cette voie, mais ne doivent pas être enclenchées à des fins strictement marketing. Il faut pouvoir garantir que l’ensemble des actions entreprises soient intègres et cohérentes. Des projets incohérents mis en place de manière isolée pourraient coûter très cher à l’organisation, notamment en termes d’image et de crédibilité. Par ailleurs, il convient également de réfléchir aux impacts des actions générées et à leurs réels bienfaits sur les territoires. Encore une fois, les projets doivent refléter des besoins concrets formulés par les populations locales, et non pas une vision personnelle de l’entrepreneur de « ce qui devrait être fait ».

Pour conclure, l’exercice de la solidarité en tourisme devient un élément central pour répondre aux enjeux incontournables de développement durable de l’industrie. Les actions mises en place doivent être menées de manière réfléchie et cohérente, dans une logique de coopération entre les acteurs et refléter des besoins réels exprimés par les communautés locales.


Les sites internet des différents acteurs du tourisme social et solidaire cités dans l’article constituent une ressource riche pour toute organisation touristique souhaitant prendre part à l’action sociale et solidaire. Si la démarche solidaire en tourisme vous intéresse et que vous souhaitez approfondir votre réflexion sur ces enjeux, voici quelques supports supplémentaires à explorer : 

  • Delisle, M.-A. et Jolin, L. (2007). Un autre tourisme est-il possible
  • Québec,Canada : Presses de l’Université du Québec.
  • Martin, B. (2004). Voyager autrement : vers un tourisme responsable et solidaire.
    Paris, France : Charles Léopold Mayer.
  • Le dossier « Tourisme et solidarité » paru en 2007 sur la revue Téoros dans lequel de nombreux chercheurs en tourisme abordent la question de la solidarité dans le secteur touristique.

Un article de Justine Favel