PEUT-ON ÊTRE SOLIDAIRE SANS ÊTRE BÉNÉVOLE ?

Sep 16, 2020

PEUT-ON ÊTRE SOLIDAIRE SANS ÊTRE BÉNÉVOLE ?

Sep 16, 2020

ÉCLAIRAGE DU POINT DE VUE DES THÉORIES DE LA MOTIVATION

Depuis le début de la crise sanitaire, les actes solidaires ont le vent en poupe chez les particuliers comme au sein des entreprises. À tel point qu’il en devient parfois difficile de distinguer ce qui relève de la solidarité de ce qui s’apparente davantage à un coup de pub ou à de l’opportunisme. La frontière entre les deux reste floue, et renvoie à la question suivante : qu’est-ce qui caractérise, sur le plan psychologique, un acte solidaire ? 

Les actes solidaires se définissent notamment comme des gestes qui profitent uniquement ou essentiellement à autrui. D’un point de vue psychologique, la définition de la solidarité est principalement sous-tendue par les facteurs qui vont déterminer l’apparition de ce type de comportements. L’idée selon laquelle la solidarité serait forcément conditionnée par le bénévolat s’inscrit donc dans le questionnement suivant : qu’est-ce qui motive un acte solidaire ? Il est important de savoir que TOUS les actes que nous produisons, si infimes soient-ils, sont motivés. C’est également le cas des actes solidaires. Toutefois, il n’existe pas une seule forme de motivation. Une action peut en effet être motivée par différents facteurs [1]. On distingue notamment :

  • La motivation dite “autonome”, qui désigne toutes les motivations qui impliquent une envie ou une volonté interne. Ce type de motivation peut être totalement intrinsèque, auquel cas la personne sera véritablement passionnée par l’acte qu’elle produit en lui-même et le fera de façon totalement désintéressée. Mais d’autres formes de motivation autonomes existent : une personne peut ainsi réaliser une action non pas par pur plaisir, mais parce qu’elle est véritablement convaincue de l’importance de cette action. Cette forme de motivation est très fortement reliée au bien-être psychologique et à la satisfaction personnelle.
  • La motivation dite “contrôlée”, qui désigne toutes les motivations qui impliquent un sentiment de pression sur la personne. Celle-ci ne percevra alors pas un véritable intérêt (pour elle ou pour autrui) de la tâche en elle-même, mais la réalisera par recherche d’une récompense externe (notamment financière) ou par peur d’une sanction. Il s’agit par exemple de réaliser une action pour obtenir un salaire, pour se faire bien voir ou par peur de se faire renvoyer. 

Si l’on part de sa définition première, la solidarité serait principalement caractérisée d’un point de vue psychologique par le fait d’être désintéressé. Mais attention : désintéressé ne veut pas dire que l’on n’en retire aucun bénéfice, bien au contraire. Les recherches en psychologie et neurosciences mettent en avant depuis plusieurs années les bienfaits de ces “comportements pro-sociaux” (comprendre ici des comportements que l’on réalise dans le souci de l’autre) sur la personne qui les réalise. Plus précisément, les comportements solidaires seraient principalement liés à une motivation autonome, c’est-à-dire à une volonté interne d’aider autrui. 

Dans l’ouvrage Positive Psychology [2], la chercheuse Amanda Dillard et ses collègues passent ainsi en revue de nombreuses études et montrent que les comportements d’aide ont de nombreuses conséquences bénéfiques sur le bien être psychologique et physique. Les recherches menées sur la solidarité montrent donc bel et bien que les bénéfices psychologiques des actions désintéressées sont d’autant plus importants que celles-ci sont liées à une motivation autonome. En d’autres termes, lorsque l’on produit une action solidaire sans aucun autre intérêt que le bénéfice de l’autre, les bienfaits en termes de bien-être et de satisfaction seraient plus importants.  

Or le bénévolat jouerait, selon ces chercheurs, un rôle important dans l’apparition de motivation autonome [2]. Il est vrai que le bénévolat a une influence positive sur le bien-être psychologique, la confiance en soi, mais aussi sur la satisfaction et l’épanouissement personnel [3]. D’après une vaste étude publiée par le BMC Public Health [2], le bénévolat irait même jusqu’à indirectement augmenter de 20% l’espérance de vie ! Cela signifie-t-il que l’on ne se sent réellement solidaire (d’un point de vue psychologique) que si on est bénévole ? Pas forcément. 

Le fait que le bénévolat active une forme autonome de motivation ne signifie pas que seul le bénévolat peut apporter ce type de satisfaction. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les motivations autonomes et contrôlées ne s’opposent pas toujours. Les motivations contrôlées, souvent considérées comme “mauvaises”,  peuvent en réalité renforcer la motivation autonome [4]. Lorsqu’une action est uniquement motivée de façon contrôlée (par exemple, lorsqu’on produit un acte uniquement pour toucher un salaire), cela peut engager puissamment dans des comportements spécifiques à court terme, mais s’accompagne souvent d’une diminution à long terme de la motivation autonome. En revanche, lorsque les deux types de motivation se combinent, elles se renforcent entre-elles. Lorsque la motivation autonome (désintéressement, volonté d’aider autrui …) s’accompagne d’une motivation contrôlée (récompense financière, bonne image dans la société, réputation, statut), les 2 peuvent en réalité se combiner. Il est donc totalement possible, d’un point de vue psychologique, d’être solidaire sans être bénévole. C’est d’ailleurs le cas de nombreux salariés d’associations, qui tout au long de l’année travaillent dans le but principal d’aider autrui, mais perçoivent en échange une compensation financière. 

Cependant, la solidarité a aussi ses limites. Lorsque la motivation contrôlée (le salaire, la réputation, le statut …) prend le dessus sur la motivation autonome, la solidarité laisse place à l’opportunisme. En d’autres termes, la distinction entre ces 2 états d’esprit pourrait se situer dans la motivation principale qui guide les actions solidaires. Entraide ou enrichissement ? Solidarité ou ascension sociale ? L’un est forcément au service de l’autre. Reste à savoir lequel …


AUTEURE  

Nolwenn Anier est docteure en psychologie et co-fondatrice de PSEEKO. Elle accompagne les TPE, PME et start-ups qui souhaitent intégrer les connaissances et méthodes de psychologie scientifique à leur pratique de terrain. 

SOURCES  

[1] Deci, E. L., Olafsen, A. H., & Ryan, R. M. (2017). Self-determination theory in work organizations: The state of a science. Annual Review of Organizational Psychology and Organizational Behavior, 4, 19-43.

[2] Lopez, S. J. (2008). Positive psychology: Exploring the best in people, Vol 1: Discovering human strengths. Praeger Publishers/Greenwood Publishing Group.

[3] Jenkinson, C. E., Dickens, A. P., Jones, K., Thompson-Coon, J., Taylor, R. S., Rogers, M., … & Richards, S. H. (2013). Is volunteering a public health intervention? A systematic review and meta-analysis of the health and survival of volunteers. BMC public health, 13(1), 773.

[4] Weinstein, N., & Ryan, R. M. (2010). When helping helps: autonomous motivation for prosocial behavior and its influence on well-being for the helper and recipient. Journal of personality and social psychology, 98(2), 222-244.

Un article de Nolwenn Anier